Les Contes de Fées n’ont pas de fin…, c’est ainsi que se termine chaque épisode des aventures perdues de Lapi-Lazuli. Il est loin le lycée, et son cortège de princesses aux yeux bleus, de sylphes, et de cerises douées de parole.
Ma vie n’est pas cousue de fil d’or, mais ça n’est pas ainsi que je pars, et le conte se poursuit.
La Tour s’est effondrée avec mes souvenirs. Je quitte ce monument de mélancolie pour m’essayer à de la nouveauté, à de la joie sans préavis.
Il faudrait veiller, chuchote la fumée d’un cigarre fantôme, à ne pas jouir de façon anachronique.
Soit, j’ouvre la porte.
Sans révérence.
Je suis venue vous dire que je m’en vais.
Invitation au voyage.
Brouillon
Panne d’écriture. Médiocre. Médiocre. Trois fois médiocre. L’inspiration s’en vole. Le style est en vacances. Coincée entre deux pages du nouveau conte qui n’avance pas. Qui me coupe la respiration.
Fantasmes évaporés. Essorez moi la tête. Des souvenirs encore, gouttant de mes cheveux.
Non. Non. Trois fois non.
Macha revient, pauvre orphelin. Loin des fantômes dégoulinants.
Faire contre mauvaise fortune bon coeur. Je ne crois pas.
Tu me forces la main, je te prends au bras de fer. A bras le corps. T’es mort.
Comptine joyeusement morbide et puérile. Je te chasse.
Pas d’ombre sous mon lit. Pas d’eau dans mon vin.
Tu m’appeles la nuit et au petit matin. Nouveauté.
La silhouette blonde et bleue s’est noyée dans le lointain. Ce n’est pas une raison.
Je finirai le conte. Et tu ne m’auras plus.
Aujourd’hui tu m’écoeures. Me flanque la nausée. Dans les bras de ma soeur. Hoquets.
Demain? Heureuse de te voir, de loin, sans doute. Ne pas mordre à l’hameçon gros comme une maison. Les caméléons ont de la glue dans la bouche.
Et pas une miette de plus. Sur la brèche qu’aucun sourire en biais ne viendra colmater.
Des soirées ordinaires sans aucune envolée. Te prendre un pain quotidien en pleine figure. Non, tu n’es pas un enfant rare.
Je ne crois pas.
Anniversaire du naufrage. De notre théorie de l’échec à nous. Patatras, délivrance.
Un espace qui me sera dévolu.
Et pas une miette de plus.
Insupportable absent. Tu n’auras pas les clefs. Saisir l’étendue de ta déconfiture. Je te décline sur toutes les variations possibles. Tu diminues. Chaque jour un peu plus. Alors qu’une veste bleue s’éloigne, en parallèle. Aimants à l’envers.
Macha la broyeuse remet de l’ordre et du parfum.
Figures de style en apprentissage.
Soustraction.

La Tour d’Ivoire a perdu un occupant. Tombé de haut. Du toit.
Il a mollement rebondi sur l’herbe. A remis son chapeau. De toile.
Et il s’en est allé.
Lili danse dans l’escalier.
Cerise rit en pleurs.
Macha joue sur le grand échiquier et rêve d’absolu.
Il est parti. Enfin. Quand elles n’y croyaient plus.
Contes d’été

Le temps au ralenti, l’esprit abruti par le travail idiot. Sourire, saluer, puis rendre la monnaie. La princesse aux fourneaux, Cerise fait le tapin et se désobéit.
Loin de tout. Orpheline de beaucoup.
Macha en imposait au début des vacances, à construire de nouveaux murs de Berlin, des cloisons dans le coeur, et poser des oeillères.
En écrivant, Lili s’est attendrie. Elle reconstruit les ponts à reculons, les pieds dans l’eau, un brin vexée.
Panne de cigarettes pour les dimanches après-midi.
Rêver de trains vers le Sud.
De retour à Paris avec le petit comédien en veste bleue.
Démêler ces relations longues à distance sans m’y casser les dents
Je peindrais tout un monde sans y toucher
Le menteur me manque, perdu sous un soleil de plomb
Mais je reste légère. Festival d’idioties. Le lendemain, je démonte tout et je me couvre de bleus. La veuve porte des planches et puis des barricades, elle balaye le foin et range quatre scènes. Dépunaiser les pendrillons.
Se prendre pour Cendrillon.
Se pendre au cendrier avec avidité pour te dire que
Macha s’y refuse.
Lili s’en moque.
Cerise oublie.
Elle écrit. Décortique l’histoire avec curiosité pour te saisir enfin, sous une lumière crue.
Trop faux pour être vrai.
Amoureuse de toi par dépit.
Lorsque tu es parti je suis tombée malade.
Le lendemain, j’ai tout rangé dans le champ enchanté peuplé de saltimbanques.
L’enfant trinque mais il me manque.
Pensées nouvelles
Le triangle, une bêtise. 1-0, Macha/Cerise. 2 contre 1 au final, je laisse faire la rivale.
Il n’en vaut pas la peine. Plus de lettres, d’appels, plus de considérations. Je le laisse filer, le trop mauvais garçon.
Nouvelle chance. Je n’habillerai pas la tour de tristesse.
Du théâtre à plein temps, à plein poumons, comme une promesse.
Le garçon improbable en tête, vague. Comédien intimidant dans les replis du rêve. Les yeux turquoise qui balayent les imbéciles passés.
Lili joue l’angle solitaire sur un petit air de délivrance.
Envie de cigarettes et de vodka. (entre autres)
Envie de les chasser du grenier à grands coups de balais.
Je m’en balance.
Sur scène, bientôt. Stress à rebours.
Je trace des lettres imaginaires sous mes paupières, pour ne pas le perdre de vue. Ne pas en perdre une Miette. Faire preuve d’Attention. Oublier mes Bêtises. Me méfier des Ogres.
Chérubin joue de la harpe sur mon mur, avec l’ombre des herbes grimpantes.
Et je suis dans l’attente.
The Dreamers

Les rêveurs, si tu veux. Mais ne nous nommons pas les innocents, on n’apprend pas aux vieux singes à faire la grimace. Le temps, les possibles gâchés, les sentiments poussés trop vite ont viré au vertige un peu sale. Sous la poussière, un coin de vice, planqué sous un sourire. Forces, tensions, lois de l’attraction. Une nouvelle figure coupée du monde, plus piquante, aux angles moins traîtres, moins tranchants. Fini l’époque des couteaux dans le dos et de la jalousie. Un. Deux. Trois. Si liés qu’ils forment un cercle.
Si tu tirailles trop, je rétablirai l’équilibre. Je t’aime. Je vous aime. Je n’aime pas l’amour industriel au goût de faux que tu affiches en vitrine. Un, deux, trois, nous valons mieux que ça. Derrière la porte en bois. Des chamailleries de gosses qui auraient dérapé. Au revoir, et je t’étouffe dans l’oreiller. Tes mains qui n’expriment aucune préférence, ton cœur qui balance comme les branches au balcon. Franchir le pas -pas mal-! apposer un trois au dos du caméléon. Peur de choisir, et tu prends tout. Je ne dis pas non.
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Si ça tiendra, je ne le sais pas. Nous ne savons pas dans quoi nous mettons les pieds. Quatre jambes en l’air qui saluent le plafond, et nos rires étouffés dans l’oreiller. Aiguilles vers les étoiles. Sous le signe de l’onirisme le plus coloré. Le compas trouve enfin la bonne direction, quelque part entre le un, deux, trois, c’est bien le nous que j’entrevois.
Têtes en tourniquets hystériques, chevauchée timide de corps étrangers, chansons fausses, sous ton chapeau, un coin d’hybris, une plaisanterie salace calquée sur le sourire. Main dans la main sur les siennes. Le rouge au front, comme aux ongles qui te parcourent le dos. L’enfant do. L’enfant mine mes bonnes résolutions. L’enfant domine, Macha est morte. Nos pieds noués derrière la porte. Ton bras sur moi, l’autre sur elle. Incroyable trouille de me faire remarquer. Liberté, égalité, inceste -imaginaire?-. Ce n’est pas bien, ce que nous sommes en train de faire.
Je t’offre une alternative à l’amour petit bourgeois, “pas le style de la maison”. Je t’offre un amour de saltimbanque dévorée par la peur d’être exclue du triangle. Je t’offre une histoire différente, jonchée de fleurs du mal, de musiques communes, d’idéaux partagés, d’éternels débats, de changements de couleur. Elle compte ses clichés, à vouloir verser dans l’extraordinaire. Porte de sortie. Je t’offre une alternative à l’amour terre-à-terre. Une histoire va-nu-pieds peuplée de rêves aux grandes majuscules, comme reflet inverse d’une affaire ridicule. Un, deux, l’aventure est tendre. Mon cerveau crie erreur et je te tombe dessus. Mes cheveux en pluie, tu me renverses pour m’étrangler, au coin trouble du lit.
Un, deux, trois jours. Vivement mercredi.
Le caméléon n’a la couleur du caméléon que lorsqu’il est posé sur un autre caméléon.

Semaine dramatique, stage intensif, répétitions nocturnes, coups de théâtre. On m’avait dit, pourtant, de ne pas verser dans le sentiment, de ne pas forcer vers le romantisme. Ironique, n’est-ce pas? Lili s’est vue confier le rôle de Chérubin.
Cerise baisse tristement le nez dans sa soupe miso.
La Tour en vrac, les pensées roses prennent la poussière.
Macha boit de la vodka coupée de liqueur de fruits rouges, elle en veut à Cerise et voudrait l’avaler. Alcool couleur de sang, puisqu’il paraît que j’aime jouer le vampire.
La solitude de l’interprète tripartite empire.
Lili se désespère devant l’ingratitude. It’s raining outside, i’m crying inside. La chaleur orageuse l’étouffe, elle en fait des bêtises.
Ramper derrière des chaises au nez à la barbe de Figaro. Avalanche de messages quand vient l’ivresse. Alexandrins qui crient que tu me manques, que tu me mens. Mauvaise pioche. Tu réponds mal, exemple de distance. Tu m’appelles à l’instant. Besoin d’un service, et je suis à tes ordres. Comme envie de te mordre, de te dire que je ne suis ni ta mère ni ta putain de secrétaire.
Rendez-vous manqués, promesses non tenues, tu n’as plus aucune retenue. Et je souffre tout. Et je souffre tout court.
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Lili s’est vidée de toutes ses larmes devant un spectacle époustouflant et sans longueur aucune. Je veux faire partie de cet ailleurs. Emotion qui envole.
Lili apprend des lignes de textes, mais devant lui, je ne sais pas quoi dire. J’acquiesce, toujours. Ce que je peux m’énerver quand je m’abaisse à tout par peur de te perdre.
Déambulation sâoule sur des échasses bancales, le rouge obscène aux lèvres, les paupières plombées d’un noir trop épais, et la cuisse apparente. Ironique, n’est-ce pas? Lili s’est vue confier le rôle d’une fille de joie. Fatiguée d’être triste, de compter pour des prunes. Chansons improvisées, percussions sauvages, correspondances. Pas si mal. Transe instrumentale, l’harmonica qui vrille, la flûte de Pan qui crie que j’ai un trou dans la poitrine et que ta froideur me donne envie de faire n’importe quoi. Fous rires hystériques, amis métamorphosés par les bouteilles vides, on fout en l’air le Bal de Cendrillon. Lili s’est crue en plein péril jeune. Escalader la grue qui éclaire mes nuits, franchir les barricades en tremblant de tomber, de se marcher dessus. Etreinte taboue sur les graviers, le nez en l’air. Ma tête dira non. Ma tête fonctionne encore, mon corps ne répond plus.
A force de t’attendre. Tu ne te rends pas compte.
“Tu devrais mettre ton mégot dans un tiroir” et puis c’est tout. Sonate au clair de lune, mais tu es égoïste. Dimanche promet d’être long, je compterai les heures, et si tu ne viens pas… alors quoi?
Jouer sans déplaisir, répéter les mêmes gestes indéfiniment, le temps s’est suspendu dans l’enceinte du théâtre, no man’s land créatif.
Rencontrer un garçon improbable en fumant une cigarette sur les marches en béton. Pas celui auquel Lili se serait attendue. Voilà Cerise bien attrapée. Jusqu’à mardi, on croisera toutes trois les doigts en priant pour que le jeune premier ait plus de cœur que toi.
Fol Espoir
Après la douche froide, l’herbe de fantaisie sur un parvis parisien, la contemplation d’un personnage de BD endormi dans le RER, les verres communautaires avec les amis, des nouvelles de l’au-delà.

Le petit capitaine n’est pas mort.
Et Molière a menti.
Comme envie de sourire malgré les contrariétés.
Tempère toi, Lili, avant de décrocher.
Le grand gaspillage
S’il y a bien une chose au monde que je déteste, c’est voir des cœurs en miettes pour rien.

Je ne voulais pas les voir en couple, puis l’accalmie.
Nous nous jetions des injures au visage, puis des baisers.
Nous nous étions perdus, puis retrouvés.
Je me disais, amertume en sourdine, “Pourvu que tout cela en vaille la peine!”. Je voulais me convaincre que je n’avais pas souffert en vain, que mes nerfs à vif, mon amour sali, mes pleurs intarissables, mes maux de tête, mes impressions de perdre pied, mon flou au ventre, mes bonnes résolutions, mes promesses de ciel bleu avaient servi à une noble cause.
Je m’étais dit que si cela était une vraie histoire d’amour, alors j’avais raison de pardonner si tôt.
Devant leurs scènes quotidiennes, tableau de la famille parfaite et du couple sans âge, j’avais pensé -non sans déception, au souvenir de mon épouvantable échec- “Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.”. Cela me semblait tendre. Même si je le sentais plus absent que d’ordinaire. Le sourire, l’énergie furieuse enfermés dans une boîte, à l’abri du soleil. Et je m’interrogeais.
Je le lui demandai. Il ne répondit pas, esquivant la question d’une grimace fatiguée.
Devant son air triste, et comme résigné, j’avais songé: “Ce n’est plus le même homme.”
Et bien?
L’Enfant Triste ne sait pas ce qu’il fait, il marche sur les cœurs comme d’autres sur des œufs.
Quelques semaines auparavant, j’aurais ris d’une mauvaise joie. Je l’aurais vécu comme une vengeance.
Je ne rayonne pas de la voir défaite, quand bien même je soupçonne un peu de cinéma.
Je ne suis pas radieuse en la voyant pleurer, tituber, trébucher sur les trottoirs. Ses pensées, je les connais, je les ai eues bien avant elle.
Je ne m’amuse pas de la voir si mal.
Je m’en veux de ne pas en vouloir au gamin monstrueux. Qui m’annonce le drame, mort de trouille, en me prenant la main.
Je m’en veux de les secourir tous les deux.
Je m’en veux d’être aussi égoïste.
En le rassurant, en la consolant, je ne peux pas m’empêcher de penser: “Quand est-ce que ce sera mon tour?”
Le rôle de la bonne fée qui veille sur tout le monde est ingrat.
Quand il me parle de ses doutes, je me désole de ne pas compter parmi ses lapsus. Quand bien même je sais que cela se solderait en désastre. Il est trop maladroit.
Il faudrait qu’on m’explique comment il est possible que je l’aime aussi fort. Combien de filles faudra-t-il qu’il brise avant de me dégoûter? Vais-je espérer longtemps d’être quelqu’un pour lui?
Je compatis à la douleur de sa nouvelle victime.
Et je suis en colère.
Si je croise Cupidon, ma parole, je l’étripe.
Assez de sanglots longs et de discours idiots.
Il entre toujours en s’excusant.
Mais des actes, des actes! Qu’il agisse en homme responsable! Pour que je n’aie pas honte d’être amoureuse de lui envers et contre tout.
Qu’il agisse en homme responsable, pour que le carnage s’interrompe.
Je suis devant les ruines, et je compte les morts. J’épaule les blessées, j’aimerais bien me battre, mais n’en ai pas le droit.
Qu’il agisse en homme responsable, il n’a pas l’étoffe de jouer son Don Juan.
Il détruit sans plaisir, se pique de remords, et c’est là qu’il devient dangereux.
Il ne fait pas exprès de tout réduire en cendre, il est extravaguant, ne sait pas réfléchir.
Il blesse au hasard chaque fois qu’il hésite, mais reste monstrueusement attachant.
Tout criminel qu’il est, il me semble adorable.
Il pourrait saccager tout le monde que je lui pardonnerais.
Et ça me met dans une rage folle.
Je suis faible.
Qu’il agisse en homme responsable, si je n’ai pas l’heur de pouvoir résister.
Qu’il considère les biens qu’il dédaigne.
Qu’il mette fin à ce grand gaspillage.
Je n’ai plus assez de mes mains pour compter les espoirs déçus qu’il sème après lui.
J’en réclame encore, je m’accroche à ceux qu’il me reste.
Qu’il me reste.
Je me déteste de l’aimer à ce point.
Ce garçon est malade.
Malade et contagieux.
Je m’exile de moi-même

Lili s’est habillée de grisaille pour cette nuit sans lune. Des bougies plein les bottes, des feuilles plein la vue, une fausse odeur de chocolat et de citronnelle pour les appartements secrets de sa majesté.
“Appartements secrets, parfaitement,” murmure la princesse Cerise en tirant le rideau de ses cheveux noirs sur les confidences tardives.
“Je rêve d’avoir une suivante, comme dans les tragédies. Une vraie camériste sortie d’une pièce et toujours prête à m’écouter et me conseiller. Une aînée qui me connaîtrait et saurait me diriger d’un paragraphe à l’autre. Une suivante efficace et pas trop effacée, ni Lili, ni Macha. Pas d’indécise écartelée ni de veuve glaciale. Nous converserions à toute heure, je pourrais me lamenter tout mon content et elle tournerait mes chagrins en dérision douce. Nous pourrions même nous inventer quelques alexandrins, histoire de surenchérir en poésie. Il est vrai que la Tour d’Ivoire manque un peu de rythme en ce moment.
Lili hoche la tête, compte les flammes qui brûlent aux coins imaginaires de la sphère des sommets. Elle regarde Cerise qui rêve en parlant au plafond. Lili est fascinée par le spectacle quotidien des songes de la jeune fille, elle éprouve toujours quelques scrupules avant de l’interrompre par son intervention. Mais quand on fait ménage à trois, il est de bon ton de faire entendre sa voix.
Lili: “Tu devrais le savoir, pourtant, que la Tour est fragile. Crois-tu que ce soit le bon moment pour faire la fête?
-Cerise: Ai-je dit cela, Lili? Je pensais simplement à une oreille amie qui saurait relancer la cadence, nous donner de l’élan, me bercer de parfaites recommandations. Ensemble, nous pourrions chanter un refrain différent, trouver des solutions, découvrir des accords, tout envoyer valser afin de jouer plus fort. J’envisage sérieusement de tapisser les murs de papiers à musique.
- Macha: Mais-tu n’as pas les clefs.
- Lili: A t’écouter, Macha, nous sommes bien démunies.
- Macha: Dénuées de raison sous toutes ses formes.
- Cerise: Tu m’ennuies à vouloir toujours tout planifier.
- Lili: N’est-ce pas toi qui parlait de papier à musique?
- Cerise: Premièrement, je ne vois pas le rapport avec les sempiternelles stratégies de Macha. Deuxièmement, depuis quand as-tu décidé de passer à l’ennemie en prenant sa défense.
- Lili: Tu veux de l’inattendu?
- Macha: C’est l’indéterminé qui lui permet de s’accrocher à ses espoirs idiots.
- Lili: Faire de nos murs une partition me semble contradictoire.
- Cerise: Explique toi.
- Lili: La pièce est ronde, en hauteur. Tu te sens enfermée, moineau prisonnier d’une cage de luxe, tu voudrais te mouvoir en toute liberté.
- Macha: Je suis venue à temps, il semblerait que Lili se livre à un état des lieux.
- Cerise: Arrête de coasser. L’action n’a pas besoin d’être commentée.
- Lili: Cerise, tu joues les précieuses dans un boudoir clos. Tu rêves d’une sorte de Prince Charmant excentrique. Tu l’habilles de bohème, de décalages, d’un sourire bancal, parce que tu te veux aussi exceptionnelle que lui. Tu ne voudrais pas d’un garçon orthodoxe.
- Macha:Tu n’es pas raisonnable!
-Lili: Plus qu’on pourrait le penser, au contraire.
- Cerise: Par vos démonstrations cessez de m’offenser. Lili, je ne comprends pas ce que tu essayes d’insinuer.
- Lili: Je n’en suis pas certaine, à vrai dire. Tu t’efforces de sortir des sentiers battus, de briser les schémas. Tu coures après l’extraordinaire et l’aventure, tu caresses l’imprudence. Mais toujours du bout des doigts. Tu ne veux pas d’un idéal canonique mais tu attends qu’un chevalier insolite te délivre à ta place. Tu te voudrais saltimbanque, mais tu te contentes d’intriguer dans ton fauteuil.
- Macha: C’est une invitation à prendre des risques. Aussi étrange que cela puisse paraître, je cautionne. Ce que Lili tente de te dire, princesse, c’est que tu es plus proche d’une petite impératrice qui tient à son confort que d’une grande voyageuse.
- Lili: Transformer la pièce en partition serait régler ta vie comme du papier à musique. Et tu ne veux pas ça.
- Cerise: C’était une expression, pourquoi tant de battage?
- Macha: Une partition au mur! Pour celle qui prêche la démesure! C’est à mourir de rire!
- Cerise: Bonne idée, tiens, va donc crever plus loin.
- Lili: “Cerise se défend en attaquant mais se défend de vivre”.
- Cerise: Tu n’en as pas bientôt fini, Lili, avec ta minute culturelle? Mêler Slade et Corneille, quelle idée!
- Macha: Arrêtez vos bêtises, tout cela est sérieux.
- Cerise: Je suis fatiguée du sérieux, vous êtes d’un sinistre! Macha, tu devrais voir ta tête, elle est tellement allongée que tu as le menton qui flirte avec le petit orteil.
- Macha: Et je suis censée croire que c’est une plaisanterie?
- Lili: Bah, il faut bien qu’il y en ait une qui s’amuse.
- Macha: De quel côté es-tu, Lili? Vas-tu aider Cerise après ta théorie? Flanquons la à la porte.
- Cerise: … Je vous demande pardon?
- Macha: Ton dernier voyage dans la réalité était trop bref, tu ne t’es pas débarrassée de toutes tes niaiseries, ça nous encombre. Redescends sur terre.
- Lili: Du papier à musique! J’imagine que ton coeur ferait le métronome.
- Macha: Puisse-t-il rouiller, celui-là, dans le sucre où tu le noies!
- Lili: Ce n’est pas d’une suivante dont tu as besoin, mais d’évasion.
- Cerise: Ainsi vous me bannissez.
- Macha: Prends des vacances, apprends à respirer. Peuple ta partition de pauses.
- Cerise: Mais si je me tourne le dos, tu prendras l’ascendant sur cette pauvre Lili.
- Lili: Cerise, qui peut-être rougit du trouble où tu me vois, je ferais bien, je crois, d’écouter mieux sa voix. Tu sais comme je t’aime, mais tu es trop sensible. J’ai beau critiquer tes goûts en matière de garçon, je ne suis pas de pierre. Le gamin qui rôde au pied de la tour avec sa panoplie de héros non conforme n’est pas pour me déplaire. Or, je dois résister.
- Macha: Aussi, tu dois te taire…
- Lili:… Et nous laisser en paix.
- Cerise: Comme vous m’abandonnez. Je ne sais pas ce qui est le pire dans l’histoire. Ce n’est pas que j’appréciais les avis contraires de Macha, ni que je chérissais Lili quand elle me tenait tête, mais je m’y étais faite.
- Lili: Ce sera provisoire. Le temps que je guérisse.
- Cerise: Quand je reviendrai, tu ne m’écouteras plus. Tu seras forgée aux calculs les plus froids, aux raisonnements les plus détachés. Tu seras détestable.
- Macha: J’aurai fait mon travail, Lili sera adulte.
- Cerise: Vous me chassez, deux voix contre une, je pars. Mais ne crie pas victoire trop vite, corbeau de malheur. Je règne sur Lili tout autant que toi.
- Lili: Tranquillise toi, on m’a donnée deux oreilles.
- Cerise: Le bon mot est heureux. Mais c’est ton coeur et ton esprit qui sont en jeu.
- Lili:Plus vite tu seras partie, plus vite tu seras de retour.
- Cerise: Quoique Macha te dise, tu dois croire en l’amour.
- Macha: J’ai eu mon lot de sottises pour le mois à venir, Cerise, fais tes paquets, je ne peux plus tenir. “