
Il y a quelque chose de pourri au Royaume des Contes, une menace basse et lourde qui pèse plus qu’un couvercle sur le ciel de mon Imaginaire…
Ecoutez.
Je n’ai pas écrit depuis des lustres me semble-t-il. J’ai eu une semaine assez remplie, je dois dire. Mais pas remplie d’exercices, de foutues copies chiffonnées aux quatres coins de la Tour d’Ivoire, et de brouillons plus brouillons que jamais. Une semaine comme je les aime, avec un drôle de goût de sel. Une semaine digne d’être racontée dans mes contes de rien, un peu plus palpitante que d’ordinaire.
Je ne suis pas venue sur ma tour virtuelle depuis des lustres. C’est que j’ai beaucoup crié, beaucoup marché, pas mal vécu en sept jours, en fin de compte. Je me suis pas mal usée les pieds, la langue, les cordes vocales, les sentiments et tout ce qu’on peut faire rentrer dans ma boîte à bêtises. Et mes mains sont fatiguées d’avoir pianoté des airs sombres, des marches impériales de Dark Vador, ou le portrait du plus transgressif des capitaines que la mer ait jamais portés.
Je ne suis pas retournée dans cette tour depuis des lustres. J’avais envie de m’exposer, il était temps. Et puis, le petit conte non narcissique, lui, destinée à Gabbie, me détourne de ma pièce ronde. Shakespeare pourrait bien finir par bouffer Cerise… à méditer.
Commençons.

Vous avez peut-être oublié où nous en étions. Pas de quoi vous blâmer. J’ai beau être payé à vous duper en tant que narrateur, j’avoue que je suis perdu, moi aussi. Il y a du laisser-aller dans cette maison. Mais, par les temps qui courent trop vite pour leurs petits jambes ridicules, cela n’est sans doute pas une mauvaise chose.
Et puis, peu importe, ce récit, de toute façon, n’a ni queue ni tête… Je m’en balance.
***
La Princesse Cerise a eu peur de se faire souffler par un grand vent de révolution, un vent qui serait venu balayer Neverland de ses règles superflues. Il faut croire que certains savent même capter les vents pour les détourner. En guise de tempête, un souffle, un râle. Quelque chose qui démarre dans un rugissement mais s’éteint. Allez, on l’a aidé à étouffer, il faut bien le dire d’emblée, d’entrée de jeu.
Et voilà le résultat. Du grand n’importe quoi, du beau, du sale à la fois! Nous voilà dans de beaux draps.
Drap.
La Princesse Cerise aimerait en accrocher, des grands, des colorés, comme autant de drapeaux, de soleils jaunes, à son balcon, à ses cheveux, à ses chevilles. Ou, à la rigueur, s’enfouir le nez dedans, les yeux qui piquent, la gorge qui brûle: drapez moi ces fumigènes. Fuyez. Fumées. Arc en ciel. Ou, si l’on voulait, se voiler les yeux pour ne pas voir les mouvements de foule. Et si on filait avant de se fouler les chevilles?

***
Lili en avait marre de voir le Monde Extérieur depuis ses vitres teintées. Elle a voulu s’y heurter, le vivre de l’intérieur, le voir de la rue. Eternel appel aux adjuvants: place aux fidèles demoiselles de la Bulle Imaginaire! Lili, Shakespeare et Atride foulent le pavé d’un pied triplement résolu. Peine ou pain perdu… d’autres n’ont pas eu la main légère et s’armant de chaises, de briques, de bras, de bric à brac, s’emploient à briser la glace. Les vitres explosent, la rue devient sourde, le ciel aveuglé par une épaisse fumée noire, c’est la rue qui brûle d’un mauvais feu, lourd et sans joie.
Les marcheurs masqués s’avancent plus résolus encore que nos trois jeunes fées fuyantes. Devant: la fumée noire, le four. Sur les côtés: les murs écorchés, deux impasses, des passants stupides qui attendent de voir des nez cassés, des nuques brisées, des vitres fracassées et des vie en morceaux. Des détours, des médiocres vautours sans une once d’humour, on est loin de l’Age de Glace. On ne sait plus où on est, à dire vrai, on ne voit rien. La rue est aveugle, ne distingue pas plus loin que le bout de ses souliers. Derrière: des bruits de pas pesants sur le bitume. Boucliers, casques… ils ont tout des chevaliers, mais ce n’est qu’un costume, une coquille de noix creuse qui sent le souffre. Nos trois fées se sont engouffrées dans une souricière.
***
Le piège se referme, il est bien temps de s’envoler!
Lili constate qu’ici, dans ce foutu monde extérieur, tout ne s’accorde pas à la vitesse de la pensée, à la vitesse des souhaits. Hors de Neverland, ce qui vole, ce qui va vite, ce qui est jeune, frais, naïf, tout ce qui vit paraît suspect. Alors trois étoiles filantes, vous pensez!
Hors du Royaume des Contes, pour vivre heureux, il faut vivre cachés. Mieux, il ne faudrait pas vivre, il faudrait se traîner: le dos courbé, les mains croisées, et le jour pour nous serait comme la nuit. Alors une Clochette en délit de fuite, inutile d’y songer!
Atride, Shakespeare et Lili ne doivent pas prendre leurs jambes à leur cou. Elles marchent d’un pas paisible, alors qu’autour d’elles, le tableau ressemble de plus en plus au bruit et à la fureur. Des lumières bleues, froides à en pleurer. Des chants de sirènes bien différents de ceux de Neverland. Et des enfants perdus qui détalent dans les rues devant d’étranges créatures en armures noires.
Les yeux d’Atride sont encore plus grands que d’ordinaire, la pupille s’est élargie devant cette poursuite absurde. Shakespeare arbore un air sombre et hagard, notre traîne-savate se dit sans doute que ces faux chevaliers de mes deux mériteraient une bonne paire de baffes-Olaf. Lili regarde de tous côtés, a peur du bruit et envie de pleurer, elle se demande ce que ces messieurs de la police reprochent à Gavroche.
Ces messieurs médisent, se trompent dans le sang et se trempent dans l’huile des voitures qui fument… ça fera un échafaud tout chaud, prêt à tuer le moindre souffle survivant du grand vent de révolte. Ces messieurs s’attendent à un grand élan spirituel de la nation française.
“Conneries!“ hurlent nos Triplettes de Bastille, perdues dans le dédale des ruelles mal famées

A force de marcher, on fait avancer les choses.
Je n’en sais rien, je dis ça comme ça. Je vous l’ai dit avant d’entamer le conte quotidien, qui promet d’être plus long que de coutume, puisque ces derniers temps, bousculer les habitudes s’avère de bon ton. Et je suis censée vous refourguer un stock de vérités générales, ça fait toujours bien dans une conversation. On ne sait jamais, continuons d’avancer.
***
Nos trois fées sont perdues, se concertent et optent pour une solution tout droit sortie du Pays des Contes.
Le Petit Poucet suivait des cailloux blancs.
Robin des Bois n’avait qu’à suivre les flèches.
Wendy n’avait qu’à suivre tout droit jusqu’au matin après la deuxième étoile à droite. (Oh, comme j’aurais préféré la gauche!)
Lili, Shakespeare et Atride n’avaient que l’embarras du choix… se repérer aux bruits, aux lumières des voitures de polices, au nombre de passants réjouis de voir enfin du sang, du sang, du sang!… si elles voulaient retrouver le noeud de l’action, c’était simple.
Pourquoi rebrousser chemin tout de suite, après tout? C’était bien le moment d’être lâche!
Lili ne quitte pas son perchoir d’ivoire pour rien. Elle n’a pas envie de jouer les vampires, comme tous ces idiots juchés sur leurs balcons, blasés et bien au chaud. Pas besoin de voir des gens se faire démolir pour se sentir vivante, non. Ses amies étaient vraisemblablement du même avis.

Toute l’histoire serait bien longue à vous conter en une nuit, il m’en faudrait mille de plus. Ainsi je baclerai la fin.
S’il est vrai que le Ridicule porte des sacs plastiques en guise de pieds, il faut croire que le Surréalisme a plus d’un visage… et que je m’excuse pour cette entrée en matière plus clichée qu’il n’est permis de le dire.
Sur l’autre rive, un arc en ciel marchait en musique. Instant de doute chez nos demoiselles, déconcertées de voir tant de peintures et de couleurs débarquer en pleine débâcle… mais les lumières bleues sont loin à présent et on leur propose une direction bien plus riche. Une bande de lutins chevelus et chamarrés qui sème un joyeux bazar dans les plans des hommes en armure noire.
Nos trois fées suivent le mouvement sans trop savoir où il les mènera, qui pouvait le prévoir? D’autres ont la même idée. Le petit groupe s’avance sur la pointe des pieds, en claquant de la langue, des mains ou des talons… pour venir se heurter de tous côtés à ces foutus faux chevaliers qui les narguent pour mieux les enfermer. En traître. Un poignard dans le dos des musiciens. Mort de l’art des rues, de l’art de vivre, le feu de joie est mort sous les bottes des idiots sans merci, sans pardon, ni raison, ni pourquoi. Enfermés, l’enfer…
– Mais… mais… cela n’a aucun sens, se dit Shakespeare. Son sang échauffé par la danse et l’alcool des trappeurs bouillonne à ses tempes. Elle peine à se contenir.
Atride, la rage au coeur, comme les autres, se voit poussée en tous sens, écrasée par l’imbécilité crasse des hommes en noir. Tous crient, s’époumonent. On les précipite dans un car.
Lili y grimpe après ses amies, la peur au ventre, le rouge au front… on ne coffre pas Cerise effrontément. Surtout pas dans ses contes à elle. Elle trouvera un moyen d’arranger le coup en happy end, non? Non, non, elle n’y croit pas trop, alors que le car démarre.
Quand Clochette brille d’un éclat trop vif, Crochet la boucle dans une lanterne. Aux fers. Enfermée, l’enfer…
Des mois de mai…
Le Temps presse toujours.
Je vais passer en vitesse mon séjour aux oubliettes… cinq heures qui furent à la fois longues et brèves.
Je ne veux plus retourner derrière des barreaux.
Je ne supporte pas de voir un cardinal en cage, Ichabod.
Cerise a longtemps eu la vue en rouge, de rage le plus souvent, comme une envie d’éclabousser l’ivoire de sang, sempiternelle soif de souillure et d’aventure.
Je ne supporte pas le parfum des mimosas, Maman, mais…
Les jonquilles, elle adore les jonquilles.
Elle voit la vie en jaune.
Je ne supporte pas même une cage dorée
J’ai adoré mes premières minutes de liberté aux côtés d’un garçon-en-fleur qui me pousserait à dire les plus belles niaiseries de mon répertoire.
Ramassis de mes citations, et de mon cinéma préféré. Petite poussière de fée portée par le souffle d’une révolte avortée.
Je ne suis pas descendue de mon perchoir pour des prunes: Cerise a trouvé des pépites, un trésor…
Tous les trésors ne sont pas d’argent et d’or, l’ami, je sais mais..
Ah si j’avais en lieu de pantoufles de vair des souliers plus adaptés.
Le coeur à nu saignant sur le pavé.
Ah si j’avais si j’avais des chaussures de randonnée!
